Où Investir en ASEAN : les Destinations Prometteuses [DEUXIEME PARTIE]

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Écrit par : Linh Tran Huy

Édité par : Thibaut Minot

L’ASEAN est une région de disparités profondes. Les pays les plus développés démontrent un savoir-faire à toute épreuve et se spécialisent dans les services de haute technologie et les produits à forte valeur ajoutée. D’autres économies optent pour la fabrication de produits simples et manquent encore l’infrastructure et le capital humain nécessaire pour passer à l’étape suivante. Entre les deux extrêmes se trouvent les pays à revenu intermédiaire, qui accusent une croissance ralentie due à un manque de compétitivité par rapport à leurs comparses. Avec des salaires trop coûteux pour des produits simples et un manque de savoir-faire pour des services trop complexes, ces économies stagnent : tel est le « piège du revenu intermédiaire ». Pourtant, en dépit de quelques difficultés actuelles, ces pays regorgent de potentiel.

Thaïlande : du secteur manufacturier à l’innovation

La Thaïlande est depuis longtemps considérée comme une destination d’investissement séduisante. Sa popularité n’a fait que grimper ces dernières années grâce aux nombreuses politiques d’incitation du gouvernement, des règlementations claires et des efforts de développement d’infrastructure. En 2016, les flux d’IDE ont atteint 358,11 Mds THB, avec en tout 925 projets, une performance légèrement moindre que celle de 2015 mais tout de même solide. La France entretient des relations économiques solides avec la Thaïlande, à travers des investissements à hauteur de 4 Mds EUR en 2014 (soit une hausse de 250 % par rapport à en 2006) et des exportations à hauteur de 1 745 M EUR en 2016, soit 11,8 % des investissements totaux de la France en ASEAN la même année. Le secteur d’importation le plus en demande est celui des produits électriques et électroniques, qui représentent 38,9 % des importations thaïlandaises vers la France en 2016. Inversement, le secteur d’exportation le plus populaire est celui des services de transports, à travers les livraisons d’Airbus. Aux yeux de nombre d’investisseurs français, la maturité et les fondamentaux économiques du pays compensent les soubresauts politiques de ces dernières années. Quant à la baisse d’importation de produits textiles (-30,7 % par rapport à 2007), celle-ci s’inscrit dans une tendance globale de relocalisation des usines dans des pays à salaires moins élevés. De plus, la nouvelle initiative de développement du gouvernement, aussi appelée « Thaïlande 4.0 », a pour but de pousser le pays au rang de pays à revenu élevé à travers une véritable transformation technologique.

La Smart Thaïlande : de nouvelles opportunités

Le projet « Thaïlande 4.0 » cherche à galvaniser 10 industries-clés (dont le numérique, l’électronique, le traitement agroalimentaire, la robotique et le tourisme) à travers plus de créativité et d’innovation. Les expressions à la mode fusent : l’on parle de « smart manufacturing » et surtout de « smart farming ». L’intelligence artificielle, la technologie sensorielle et l’automation garantissent plus de productivité et de qualité avec moins de ressources. L’une des priorités du gouvernement est donc de construire des « pôles du numérique » afin d’y d’accueillir des PME. L’investissement à hauteur de 283,8 M USD du Ministère de la Finance dans le Parc des Sciences pour l’initiative Food Innopolis, par exemple, vise à faire de la Thaïlande un hub de l’innovation agroalimentaire global, avec 9000 usines alimentaires, 150 laboratoires de recherche, 3000 chercheurs et 70 universités. En dehors de l’agroalimentaire, l’on pourrait citer le progrès de l’industrie automobile (surtout hybride et électrique), ainsi que la poussée des PME dans l’e-commerce.

C’est cependant en termes de capital humain que le mât blesse. Malgré les investissements remarqués dans les TIC (technologies de l’information et de la communication) et dans la formation des étudiants, le géant chinois de l’électronique Huawei Technologies remarque en 2016 un manque d’experts en informatique et de compréhension du numérique, surtout au regard des ambitions du pays : un fossé qui pourrait être comblé par l’expertise d’investisseurs étrangers.

Etude : Les entreprises françaises en Thaïlande

La Thaïlande compte environ 350 entreprises françaises, dont 200 PME et une centaine d’entrepreneurs individuels. Eric Savettat, chef du service économique de l’ambassade, souligne les opportunités pour les entreprises françaises en matière d’urbanisme (eau, électricité, signalétique) dans le cadre du projet 4.0. Il mentionne également des opportunités en termes de coopération scientifique. Il serait impossible de ne pas citer des multinationales telles que Schneider Electric avec ses solutions de modernisation électronique, digitale et énergétique, qui, dès l’année dernière, a lancé l’initiative « Light It Up » visant à électrifier les régions les moins développées du pays avec des panneaux solaires. Encouragé par cette nouvelle vision du gouvernement thaïlandais, Valeo, fournisseur de pièces et de smart technologies automobiles, veut raffermir sa position, comme le dénote ses acquisitions récentes dans l’industrie automobile telles que celle du groupe Ichikoh. Ces derniers rachats ont renforcé sa puissance manufacturière en Thaïlande et son expertise afin de répondre aux « transformations technologiques » subies par l’industrie (d’après le communiqué).

Le pays est également devenu une terre d’accueil pour un grand nombre de startups technologiques françaises : citons Kyklo, une plateforme cloud créée par des anciens cadres de Schneider permettant de faciliter l’e-commerce électromécanique. La société, installée en 2015, a déjà remporté de nombreux prix.

Indonésie : perle cachée de la consommation

La dernière tournée diplomatique de François Hollande s’est terminée le 29 mars 2017 en Indonésie, marquant la première visite d’un chef d’état français dans le pays depuis 1986. L’objectif premier de Paris était économique à travers une série de projets équivalant à 3,21 Mds EUR avec l’une des plus importantes économies d’ASEAN. En effet, l’Indonésie, avec une croissance du PIB de 5 % en 2016, est tout particulièrement connue pour sa classe moyenne émergente et son énorme potentiel de consommation. Alors que les IDE n’occupaient que 15 % du PIB en 2000, ils en sont venus à occuper quasiment 30 % du PIB en 2014. Les échanges franco-indonésiens ont quant à eux atteint 4,4 Mds EUR pour l’année 2016, soit une augmentation de 13 % en un an, avec des exportations de la France vers l’Indonésie à hauteur de 2,44 Mds EUR et des importations de 1,55 Mds EUR. Malgré des obstacles, il serait judicieux de ne pas sous-estimer le potentiel du plus gros marché d’Asie du Sud-Est.

Diverses industries

Les deux secteurs principaux restent les secteurs minier et manufacturier. Bien qu’un grand nombre d’industries du secteur manufacturier soient dominées par des sociétés locales, les investissements étrangers sont particulièrement importants dans les industries liées aux machines et produits électroniques (IDE à hauteur de 3,9 Mds USD en 2016, 2185 projets) et aux produits chimiques et pharmaceutiques (2,9 Mds USD, 1096 projets), d’après le Bureau de Coordination Indonésien des Investissements (BKPM). Ces dernières années, l’industrie alimentaire a particulièrement grimpé en flux d’IDE, à hauteur de 2,1 Mds USD, ou 3,7 Mds USD si l’on inclut les cultures vivrières et les plantations. Notons que les IDE affluent plus particulièrement à Jakarta et en Java Ouest, régions plus accueillantes avec de meilleures infrastructures.

Un marché de consommation

Avec une population de 261,1 millions de personnes, l’Indonésie est le quatrième pays le plus peuplé au monde. Sa classe moyenne connaît la croissance la plus rapide de la région, avec un PIB par tête de 3603 USD en 2016 par rapport à 857 USD en 2005. Ladite classe consommatrice devrait même augmenter de 60 % d’ici 2020, de 88 millions à 141 millions de personnes d’après un rapport du BCG. Pascal Furth, chef du service économique de l’ambassade de France à Djakarta, qualifie le pays de « marché incontournable ».

En réponse, les investisseurs étrangers dans le commerce de détail ont afflué ces dernières années, tels que Sogo (Japon), Lotte (Corée) ainsi que les Galeries Lafayette. A première vue, ceux-ci investissent dans les agglomérations urbaines les plus développées où l’infrastructure et le niveau de vie complémentent l’offre, telles que Jakarta ou Surabaya. L’on note cependant des investissements croissants de la part de plus petites entreprises dans des régions plus éloignées, où la compétition se fait moindre et où il serait en théorie plus facile d’y assurer son assise. Cependant, la géographie du pays (le plus grand archipel dans le monde avec 17 500 îles) rend la tâche ardue.

Infrastructure et corruption : deux composantes problématiques

L’Indonésie figure en 91ème place sur 190 pays dans le classement des pays où il est le plus facile de faire des affaires, d’après la Banque Mondiale. Les problèmes principaux relèvent de l’infrastructure, d’une bureaucratie inefficace et du niveau de corruption, d’après le Rapport Global de Compétitivité 2016-2017. Le réseau routier indonésien équivaut à 508 000 km, dont 287 926 km soit 56,7 % sont souvent bloqués ou encombrés, avec très peu d’alternatives en termes de transport en commun ou de routes annexes. En ce qui concerne la corruption, les récents efforts du gouvernement ne comblent pas complètement le manque de confiance dans le secteur privé et peut encore nuire aux affaires. En cas de joint-venture et de corruption des partenaires locaux, les entreprises étrangères risquent elles-mêmes la poursuite en justice et l’exclusion de la part d’institutions financières telles que la Banque Asiatique de Développement.

Un potentiel encore peu exploité

Plusieurs rapports de McKinsey prédisent que l’Indonésie deviendrait la 7ème économie en 2030, devant l’Allemagne et le Royaume-Uni, avec une classe de consommateurs de 160 millions de personnes et une population urbaine de 209 millions : un filon pour les investisseurs étrangers ayant pris de l’avance. Lors de la dernière visite présidentielle, le représentant d’un grand groupe français à Djakarta a parlé de « pépite cachée » : si l’administration Jokowi continue dans ses réformes, les entreprises françaises ayant bravé les premières embûches pourraient se trouver fortement récompensées.

Etude : les multinationales et PME françaises visent la classe moyenne

La liste est longue : Carrefour, Danone, Aventis, Accor, France Telecom et bien d’autres entreprises visent ce marché de consommation en plein essor. Danone a le monopole de l’approvisionnement de bouteilles d’eau à travers la marque Aqua, produisant sur place plus de 10 milliards de litres d’eau en 2015. La campagne marketing monstre effectuée pour le premier semestre de 2017 a d’autant plus contribué à son succès en Indonésie, faisant d’Aqua l’eau en bouteille la plus vendue dans le monde. Le développement de la population a également engendré des améliorations dans le système de santé et par conséquent la construction de plusieurs centaines d’hôpitaux, de cliniques, d’équipements médicaux et de médicaments : au tour de Ceva, Essilor et Sanofi de sauter sur l’occasion. Au début de l’année, cette dernière a modernisé son centre de production à Jakarta Est afin de devenir l’un des pôles manufacturiers pharmaceutiques les plus importants dans le monde, certainement dans le but de mieux couvrir la population indonésienne.

Les Philippines : au milieu de la chaîne de valeur

Les Philippines ont affiché une croissance du PIB de 6,8 % en 2016, dépassant la Chine et le Vietnam et suivant la lignée fixée par l’administration Aquino. Les IDE ont également augmenté en 2016, atteignant 7,93 Mds USD et surpassant les 5,1 Mds USD accumulés en 2015, soit une croissance de 22,2 %. Concernant les relations économiques franco-philippines, celles-ci restent relativement modestes ; les Philippines représentaient 0,2 % des importations vers la France et 5,5 % des ventes françaises en ASEAN en 2016. Les échanges commerciaux en 2016 se sont élevés à 1,66 Md EUR, une baisse par rapport aux années précédentes. Pourtant, plusieurs facteurs laissent indiquer une retombée positive. Premièrement, les IDE en soi restent solides grâce aux récentes implantations de grands groupes (Total, Essilor, Lafarge, L’Oréal pour en citer quelques uns). Deuxièmement, le quinquennat de François Hollande a été marqué par des visites diplomatiques visant à renforcer les relations commerciales entre les deux pays ainsi que la visibilité des multinationales françaises pour de potentiels partenariats publics-privés (PPP). Enfin, à l’occasion du 70ème anniversaire des relations diplomatiques entre les deux pays, « Phil French », une manifestation avec vocation de promouvoir la France aux Philippines tout le long de l’année, a d’autant plus multiplié les initiatives d’entreprenariat high-tech avec la Chambre de Commerce Française aux Philippines. Les perspectives futures semblent bonnes, avec le programme économique en 10 points de Rodrigo Duterte axés sur des objectifs tels que l’amélioration de l’environnement commercial, le développement des zones rurales, l’investissement dans le capital humain et des réformes fiscales pouvant profiter aux IDE.

Les services IT : pilier de l’économie et des investissements

Les Philippines font partie des premières destinations dans le monde en termes de délocalisations (avec Manille et Cebu en 2ème et 7ème places respectivement) avec une main d’œuvre moins coûteuse mais dotée d’un niveau d’éducation élevé et d’une très bonne maîtrise de l’anglais. L’on peut observer les nombreux investissements dans les TIC (dont 70 % des revenus proviennent de structures étrangères) : les centres d’appels, de traitement informatique, de développement de logiciels et de création de contenu multimédia sont nombreux dans le pays, formant en tout 243 Parcs ou Centres TIC d’après les statistiques de la Philipine Economic Zone Authority en Octobre 2016. Les Philippines ont surpassé l’Inde en 2011 pour devenir le numéro un incontesté du Business Process Outsourcing (BPO, l’externalisation des services) et visent à présent le podium du Knowledge Process Outsourcing (KPO, développement de logiciels et services d’ingénierie), un secteur qui ne fait que croître.

Le secteur manufacturier : une crise identitaire de la chaîne de valeur ?

Les entrées d’IDE aux Philippines en termes de fabrication restent inférieures à celles de ses voisins d’ASEAN. La croissance du secteur manufacturier et en particulier des produits électroniques (les exportations philippines principales) dans les années 2000-2011 fait pâle figure par rapport au miracle vietnamien (1,9 % comparé à 25,5 %). Bien qu’exportateur de produits à haute valeur ajoutée, l’assemblage reste en soi une tâche basique qui ne requiert pas une main d’œuvre particulièrement qualifiée, ce qui encourage les investisseurs à rechercher des destinations encore moins coûteuses telles que l’Indonésie ou le Vietnam. A l’inverse, le niveau d’éducation élevé et l’environnement ne semble pas être encore suffisant pour les investisseurs cherchant à délivrer des produits et services encore plus sophistiqués et innovateurs, qui eux trouveront leur salut à Singapour. Cet entre-deux fâcheux s’illustre notamment par l’Indice de Participation à la Chaîne Globale de Valeur de 2015 de l’OCDE, où les Philippines figurent pile au milieu. Trop chère pour de la fabrication simple mais peut-être pas assez attrayante pour la production de services extrêmement « high-tech », l’avantage comparatif semble se perdre.

Trouver son identité : des opportunités pour les investisseurs étrangers

Pourtant, les Philippines ne sont pas en manque d’atouts. Son avantage principal reste sa main d’œuvre relativement qualifiée dotée d’une maîtrise solide de l’anglais, idéale pour des produits et services avec une certaine valeur ajoutée. Les investisseurs étrangers qui choisissent les Philippines visent des marchés de niche spécialisés qui demandent un certain niveau de compétence et de technologie. Le Bureau des Investissements philippin, cherchant à surmonter le mur compétitif, a présenté cette année une liste de secteurs où les IDE sont encouragés à travers diverses incitations : l’on citerait la transformation agroalimentaire et les appareils ménagers dans le secteur manufacturier, les projets d’exploitation de sources d’énergie alternative et renouvelable et de lutte contre le réchauffement climatique, ainsi que l’installation de centres de recherche et de développement et d’incubateurs en tant que moteurs d’innovation.

Etude : les entreprises françaises, présentes dans divers secteurs

Teleperformance fait partie des premières sociétés d’externalisation de service client à s’être installée au Philippines dans les années 90. Aujourd’hui, le groupe français est le numéro un mondial dans son domaine. Nombreux sont les entreprises de premier ordre souhaitant externaliser leurs centres d’appels dans le pays. Dans d’autres domaines liés aux services, l’un des exemples les plus connus serait celui d’Alcatel-Lucent, qui, ces dernières années, a longuement collaboré avec Globe Telecom afin d’installer la 4G dans le pays. Enfin, l’on pourrait mentionner le cas récent d’Alstom et de Bouygues, qui, à travers un accord de 450 M EUR avec la Metro Pacific Investment Corporation, s’attèlent actuellement à l’allongement et au maintien de la ligne 1 de métro de Manille et visent 2020 comme date butoir d’achèvement. Les PME ne sont pas en reste : ainsi, Sabella, structure quimpéroise, devrait achever la construction de la première ferme hydrolienne du pays (et d’ASEAN) en 2019. La France a une expertise toute particulière à apporter en termes de modernisation des infrastructures.

Conclusion : ASEAN, un futur prometteur

Le moment semble propice aux investisseurs français intéressés par l’ASEAN, et cela pour deux raisons. La première tient à la compétitivité de moins en moins prononcée de la Chine dans certains aspects. Les salaires trop élevés et l’estompement de certaines règlementations préférentielles poussent certaines entreprises à adopter un modèle « Chine + 1 », relocalisant leurs centres de production en ASEAN tout en gardant une assise dans l’Empire du Milieu pour la haute valeur ajoutée. La deuxième raison tient à l’attractivité croissante de ces pays, tant pour leurs salaires que pour leurs classes moyennes et pôles industriels. D’autres facteurs tels que le retrait du TPP et le Brexit, renforcent la position de la France vis-à-vis de ses partenaires. Si les accords économiques en cours le permettent, l’Hexagone pourrait bientôt devenir le moteur principal des relations UE-ASEAN.

 

 

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